L'entrée en matière est longue, presque lourde. C'est que le climat des
quartiers pauvres de Naples, dans les années après-guerre, est plombé. Il y a
la violence, mais aussi le mépris et la bêtise.
Elena et Lila, devenues amies dès l'enfance, tentent de le dépasser, ce
marasme ambiant, Elena en se lançant dans les études, Lila en refusant de se
laisser imposer la volonté des hommes, de son père puis des jeunes gens trop
empressés.
Une certaine ambiguïté habite le lien qui les unit. Lila peut être cassante,
parfois silencieuse. Elena éprouve de la jalousie : Lila montre des capacités
intellectuelles étonnantes, elle plaît ; Elena trime et n'attire que des
regards soumis ou malsains. Cependant, bien qu'elles prennent des directions
différentes, elles retrouvent, quand elles sont ensemble, une force qui leur
permet de comprendre et de contourner la laideur de leur milieu.
L'auteure puise dans cette amitié étonnante et complexe le terreau de son
récit. À travers des sentiments contradictoires et puissants, des histoires de
quartier parfois sordides, elle nous plonge dans les bas-fonds d'une cité
historique de l'Italie.
Un roman à la fois vivant, tragique, et traversé d'espoirs inattendus.
Note : dans mon roman Ciao Bella, La vie l'emportera, je m'appuie
également sur un tandem : Benjamin, le meneur empêché, et Mario, le
pragmatique. Comme chez Ferrante, l'amitié qui les lie est faite de rivalité,
de culpabilité et d'une loyauté souvent mise à mal, qui pousse parfois à
brusquer l'autre pour l'amener à se dépasser. D'abord, Mario, l'Italien de
naissance, contemple avec un
mélange d'ambition et d'incompréhension
la place qu'occupe Benjamin. Finalement, quand ils se retrouvent enfin en Italie, ce frottement cède la place à une
reconnaissance mutuelle pudique
— ce « Il t'a fallu du cran
» lâché par Mario agit comme le révélateur dont Benjamin avait besoin pour
avancer.