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Mado des oiseaux, Sylvie Pérenne


 Mado ignore d'où elle vient, si ce n'est qu'elle a été recueillie dans un orphelinat. Elle s'enferme dans ses difficultés et tâche à sa façon de dévorer la vie. Mais elle peine à trouver des alliés dans le genre humain. C'est en atterrissant dans la famille de Paul, qui habite près d'une forêt, qu'elle se raccroche au genre animal pour ressentir enfin une certaine joie de vivre.


Malheureusement, la vie qu'elle anime en elle grouille d'une passion dévastatrice.
Un livre poignant d'une prise de conscience mêlée à une désespérance.
L'autrice s'embarque dans un style d'une poésie alerte. Cependant, on s'enfonce, comme Mado, dans une histoire sombre, qui perd peu à peu en lisibilité, quand elle gagne en lyrisme.



Note : de mon côté, on peut retrouver une mélancolie, plus maîtrisée certes, dans Ciao Bella, sous-titré La vie l'emportera, où l'ingénieur tout feu tout flamme masque un deuil inaccompli. Également dans mon dernier roman, À la hauteur, certaines scènes crient le mal-être de rescapés, même si ce roman reste une écofiction résolument positive (dans le sens où il s'agit de reconstruction et d'une réadaptation à une nature bouleversée).

Narcisse et Goldmund, dilemme entre raison et création

Un roman de référence


Certains livres ont une résonance particulière car ils renvoient à des questions qui guident nos choix. Narcisse et Goldmund de Hermann Hesse est pour moi de cette trempe. À travers l’opposition entre l’ascèse de l’esprit et l’abandon aux sens, Hesse évoque deux chemins possibles entre lesquels j'oscille volontiers : tenter de mêler l'art à une vie "normale".

La nécessité d'ordonner, venue du religieux

La volonté de suivre des préceptes moraux me vient d'un sentiment religieux (enrichi par l'étude de l'introduction à la vie dévote de Saint François de Sales, mais c'est une autre histoire) et s'abîme parfois dans une vie professionnelle qui se heurte à la fadeur ou aux exigences d'un quotidien alimentaire.

L'écriture comme échappatoire

Pour ma part, l'écriture est le lieu où l'on peut s'affranchir des règles qui contraignent jusqu'à menacer son équilibre. Ici se trouve un souffle tout aussi vital.

Bien vivre ou créer pour être fier de soi ?

Ce qui est troublant est que l'écriture constitue une expérience qui pourrait bien rejoindre le sacré. Quand on écrit, certaines envolées viennent d'ailleurs et effacent le doute. Prétention ? Je ne le crois pas, car, en disant cela, je fais honneur à la force de l'indicible, à l'inspiration en somme. Il est des moments spéciaux, où la valeur de tel ou tel passage est une évidence, où le roman atteint sa version finale. 

Le dilemme de Hesse


Hesse, dans son roman, exprime avec acuité le déchirement de l’homme qui devrait choisir entre le sacré ou la création. Ses personnages, Narcisse et Goldmund, amis de toujours, ne parviennent pas à se rejoindre car ils ont choisi des voies différentes et représentent en cela la difficulté des hommes à choisir entre être droit ou créatif, pour mener leurs vies.

Extrait


C'était vraiment honteux d'être ainsi berné par la vie ; c'était à en rire et à en pleurer ! Ou bien on vivait en s'abandonnant au jeu de ses sens, […] on connaissait alors mainte noble joie, mais on restait sans protection contre l'instabilité des choses humaines ; on était alors comme un champignon dans la forêt, tout resplendissant de ses riches couleurs, mais qui, demain, pourrira. Ou bien on se mettait en défense, on s'enfermait dans un atelier, on cherchait à dresser un monument à la vie fugitive : alors il fallait renoncer à la vie, on n'était plus qu'un instrument, on se mettait bien au service de l'éternel, mais on s'y desséchait et on y perdait sa liberté, sa plénitude, sa joie de vivre […].
Et pourtant toute notre vie n'avait un sens que si on parvenait à mener à la fois ces deux existences, que si elle n'était pas brisée par ce dilemme : créer sans payer cette création du prix de sa vie ! Vivre sans pour cela renoncer au noble destin du créateur ! Était-ce donc impossible ?
Peut-être existait-il des hommes qui en étaient capables. Peut-être existait-il des époux et des pères de famille à qui la fidélité ne faisait pas perdre le sens de la volupté. Peut-être y avait-il des sédentaires dont le cœur ne se desséchait pas faute de liberté et de danger. Il se pouvait. Il n'en avait encore vu aucun.
Tout être reposait, semblait-il, sur une dualité, sur des oppositions. On était homme ou femme, chemineau ou bourgeois, intellectuel ou sentimental ; nulle part on ne trouvait ce rythme de l'inspiration et de l'expiration, on ne pouvait être à la fois homme et femme, jouir de la liberté et de l'ordre, vivre en même temps la vie de l'instinct et de l'intelligence. 

L'aile des vierges, Laurence Peyrin



 Membre du personnel d'un château anglais après la seconde guerre mondiale et le décès de son mari, Maggie se reconstruit tout en ne renonçant pas à sa soif de liberté et de justice sociale - ce qui l'amène à prendre la jeune Kitty sous son aile. Elle se laisse cependant surprendre par une relation amoureuse qui arrive comme une cure de jouvence, tout en la déstabilisant.

La seconde partie nous entraîne aux Etats Unis où la fougue de cette jeune femme s'exprime toujours au service des autres, mais cette fois-ci dans le médical, sa passion première. Et sur son canapé, un ami fidèle et attachant veille sur elle quand elle a besoin.

Un livre qui tient sur la longueur, avec un joli retournement.

Nage libre, Boris Bergmann

 

Récit haletant d'un jeune des cités au sortir d'un bac qu'il n'a pas eu – échec qui se rajoute à une longue liste. Haletant car cet univers est oppressant. On est toujours aux lisières de points de non-retour. Mais, Issa a un ami et se lance avec lui dans une nouvelle activité, atypique, qui le sort enfin de l'engrenage.
L'auteur décrit bien la métamorphose permise par cette opportunité saisie à bras le corps. Il cherche ses mots, avance à petits pas, et se place au plus près de cet anti-héros touchant qui survit tout en conservant une certaine ingénuité.

Une belle découverte.



Dans mes écritures, je me suis également attachée à comprendre le processus d'intégration des personnes issues d'une immigration difficile. Ce processus peut revêtir bien des aspects différents. Par exemple, dans Ciao bella (sous-titré : La vie l'emportera) : Tanya est une battante, tandis qu'une famille de réfugiés afghans peine à trouver sa place.

Florence Roche : de l'édition locale aux Presses de la Cité en passant par Calmann Lévy

Auteure indépendante et lectrice de tous bords, je vous livre mon deuxième podcast. Cette fois-ci, il est question de L'école du lac, mais aussi d'un parcours ascendant d'une petite maison édition locale aux Presses de la Cité en passant par Calmann Lévy.



Cette maison est la tienne, Fatima Farheen Mirza


Amar s'est trouvé laminé par les préceptes chiites d'une religion qu'il n'a pourtant pas tout à fait reniée. Mais à force d'incompréhensions et de malentendus, sa famille pourtant aimante l'a poussé à fuir. 

Par petite touche, l'auteure reconstitue le puzzle de ce parcours familial étonnant. Nous apprenons comment ces immigrés d'Inde perpétuent la tradition musulmane en Californie. Nous découvrons leurs doutes et leur force, et finalement la beauté de leurs relations. Nous plongeons dans leur traditions, notamment à travers leurs mots.
Une belle fresque, qui nous conduit à travers les histoires de chacun à constituer une unité, tout en voyageant dans le temps au gré des souvenirs.

L'école du lac, Florence Roche

 

Avec Garance, jeune instituteur citadin et républicain des années vingt, fraîchement arrivé dans un univers inconnu de lui, nous découvrons une campagne préservée, enclavée aussi. Qu'à cela ne tienne, le jeune homme dépoussière sa classe, et se bat pour que ses élèves puissent bénéficier de leur scolarité.
Dès son arrivée, il est ému aussi par une femme fragilisée par le deuil de son frère, dont il accueille le fils, un enfant bien différent des autres.

L'auteure nous délivre un livre parfaitement équilibré : un décor historique, des contingences issues d'un milieu socio-économique, rude et chaleureux à la fois, du suspense avec un scénario aux multiples rebondissements, une romance qui s'établit peu à peu et des paysages champêtres. J'ai aimé aussi la construction avec un narrateur omniscient qui parfois laisse la place à l'introspection inquiète d'une femme qui ne sait plus si elle est folle ou pas.

Une belle lecture.

Et puis, Paulette - Barbara Constantine

Paulette débarque de façon inattendue, et pourtant répond aux attentes insoupçonnées des habitants d'une ferme reconvertie en une sorte d'arche de Noé. C'est un peu pareil pour chacun des colocataires qui, avant elle, rejoignent Ferdinand, un vieil homme qui se laisse envahir avec inquiétude puis soulagement par des vieux et des jeunes gens, tous en quête d'un nouveau domicile, pour diverses raisons.
L'auteure nous désarçonne avec un humour qui explore jusqu'au bout les contradictions de ses personnages, même si... cette cohabitation pacifiste... il n'est pas facile d'y croire. Peut être devrions-nous essayer pour voir. En tout cas, on a envie d'y croire !

Le triangle d'incertitude, Pierre brunet

Depuis qu'il est rentré d'une mission militaire au Rwanda, Etienne est dans sa bulle. Impossible pour lui de saisir la main tendue de sa femme. Pire encore, il se laisse aller à des aventures sans lendemains voire avilissantes. 
Il a dû endosser un rôle passif au Rwanda pendant le génocide des Tutsis ; certaines interventions de protection ou de sauvetage ont été repoussées par peur de soutenir le Front Patriotique Rwandais contre les Hutus : il aurait pu sauver des vies et ne s'en remet pas.

Maintenant, il ne lui reste plus que Gilliatt, son voilier : c'est au travers d'un journal de bord que l'auteur retranscrit avec un style factuel, ponctué d'envolées désespérées, la solitude d'Etienne sur son bateau, son échec familial, et l'horreur qu'il a vécu loin de chez lui. 

Quelque peu désarçonnée par le jargon militaire, j'ai apprécié en revanche de trouver le vocabulaire nautique au cœur d'un roman : j'aime le génois qui faseye... un peu moins, certes, le foc ORC, qui manque de poésie, mais que je découvre ainsi grâce à ces bordées documentées. 
Calme plat au début dans ces aventures de marins : le journal instaure une sorte de routine qui permet de revenir sur l'horreur peu à peu, par à coup... Une apothéose sur la fin : le livre est bien construit et la chute dénoue quelque peu les drames de cet anti-héros qui a le courage d'affronter ses démons.

Ce roman permet de saisir les enjeux du génocide rwandais, la souffrance des militaires impuissants, tout en naviguant jusqu'aux îles Scilly, une destination rédemptrice qui ouvre une fenêtre d'espoir dans cette vie déchirée. 

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