Cette nouvelle écrit en 2021 met des mots sur l'indicible. Le personnage d'Akira a longtemps ignoré l'horreur d'un acte commis dans le passé. A défaut de condamnation, est-ce que sa prise de conscience peut amener vers une certaine réparation ?
***
— Pour emporter la signature d’un nouveau client, c’est simple : vous lui donnez les grandes lignes et jamais vous ne vous en écartez. Surtout ne pas entrer dans une explication, c'est casse-gueule et inutile. Moins vous donnez de détails, mieux c’est. Je le lui avais dit, à Henri, chez Lazarus. Et il a fallu qu’il s’engage sur une pente glissante pour épater le chaland ! Je l'ai rattrapé in extremis, mais il a bien failli nous perdre.
Akira sentit la sueur empeser ses aisselles, mais il avait marqué le
dernier point de la journée : Enguerrand, son patron, le regardait d’un
œil sardonique qui montrait son assentiment. Il avait gagné le repos du
guerrier. Néanmoins, il se lança dans une diatribe contre une équipe de
rugby, à destination des autres membres de la tablée, même si le dessert
qu’on venait de déposer devant lui le faisait saliver d’avance. Il en fut
récompensé : tandis que la plupart des convives se précipitait sur
leurs assiettes, Enguerrand lui souffla, goguenard : « Et je suis
sûr que tu as commandé une autre petite gâterie pour ce soir… », signe
d’une franche camaraderie. Akira soupira d’aise : il avait assis sa
position en quelques mois et le fait d'être invité à ce repas le confirmait.
Le scintillement des verres augurait une belle soirée. Dehors, la nuit
enveloppait les dernières contrariétés du jour de sa brume salvatrice. Tout
en visualisant l'œil ébloui de son patron quand il avait expliqué sa
technique imparable pour harponner le client, il s'apprêta à fendre le dôme
en chocolat blanc qui libérerait un cœur de framboise… lorsqu’il entendit la
fin d’une conversation qui rompit l'harmonie du moment.
— … Moi, j'aime le bruissement des feuilles pressées par le vent qui
effleurent le sol en cascade.
Il tourna brusquement la tête vers celle qui introduisait un flottement
importun… et qui le dardait de son regard immense. Lola, encore Lola. Cette
fille avait décidément une conduite inappropriée, décalée, comme si une
partie d'elle avait sombré. Pourtant, il pensait avoir banni toute poésie de
ce dîner professionnel, d'abord en médisant habilement de son collègue, puis
en abordant un sujet farci de poncifs sans saveur. Les quelques mots de
Lola, bien que nébuleux, le figeaient sur place, car ils convoquaient en lui
des souvenirs qu'il s'évertuait à oublier.
Akira rentra lentement la tête. Il avalait machinalement une cuillérée
après avoir massacré le chocolat. Son interlocuteur attendait sa
réponse ; il termina son dessert sans piper mot. Les autres ne
s’apercevaient pas qu’il se recroquevillait sur sa chaise.
Il avait à peine dix-huit ans. Il lui avait raconté qu'il était orphelin. Le mensonge n'était pas le problème. Certes, dire qu'il était orphelin
était une façon d'édulcorer la vérité.
Mais elle avait voulu le consoler trop promptement et il l'avait laissé
mordre à l'hameçon.
— Alors, ce soir, ton programme ?
Enguerrand se frottait les mains. Akira fixa l'alliance qui
tressaillait.
— Putain, tu vas me lâcher avec ça ! Vas-y, toi, va baiser un
coup pour voir ce que ça fait.
L'autre se figea sur place, éberlué. Il était le patron tout de même !
En entrant dans sa chambre, Akira s'employa à chasser les images de la
fille qui restait sidérée à tout jamais dans son esprit torturé. Ils avaient
le même âge, même si elle était, elle, d’une ingénuité improbable.
Après avoir expliqué qu'il lui offrait, bon prince, des préliminaires
censés lui plaire, il lui avait enjoint de fournir sa part d’effort en la
dirigeant vers le sexe impatient. Il ne s'était pas contenté des grandes
lignes, il avait étalé sa science, comme s'il était un savant de la chose.
Puis, sans plus de cérémonie, malgré les silences éloquents de la jeune
fille, il lui avait pris sa virginité. Depuis des années, Akira tâchait de l’oublier, s’accrochant à
l’adage : « Qui ne dit rien consent », sans pourtant se
résoudre à jeter le bout de papier qu’elle lui avait remis en le rattrapant
dans le hall de la gare.
Finalement, les récents remous sur la notion de consentement l’avaient
fait replonger dans… — il n’osait pas se l’avouer — la culpabilité. Et
pour y échapper définitivement, il avait voulu la revoir, pour qu’elle lui
dise, elle, que ce n’était rien, qu’elle avait malgré tout
« fait » sa vie. Quand, au bout de longues recherches, il avait
appris qu’elle était à l’hôpital, il avait été quelque peu désarçonné.
Cependant, homme d’action qu’il était, il avait poursuivi sur sa
lancée.
Il s’était rendu au bâtiment U, suivant les indications données, sans
remarquer qu’il était un peu à l’écart. À l’accueil, à la question de
l’infirmière : « Vous êtes venu pour Madame Debatille ? », il avait acquiescé, à
peine étonné : c’était bien le nom d’usage de la gamine rencontrée
trente ans plus tôt et il avait l’habitude qu’on le devance. Plus tard, il
apprit qu’une campagne venait d’être lancée par son père – la malade
ayant passé un seuil critique –, et qu’une dizaine de personnes
s’étaient présentées dans la journée. Lui avait pensé que l’infirmière le
conduirait à la fille, pour qu’il pût enfin résoudre « son
problème ». Soumis à des examens médicaux, il avait d’abord regretté
que son ancienne conquête fût apparemment si malade qu’on lui imposât
toutes ces batteries de tests, transformant une simple visite en parcours
du combattant... Comprenant subitement qu’on le prenait pour un donneur de
moelle osseuse, il avait préféré subir les examens plutôt que d’expliquer
le malentendu. Finalement, une fois tous les tests réalisés, il était trop
tard pour visiter la patiente, ce qui l’avait agacé, même s’il craignait
la confrontation.
Ensuite, il avait repris son activité sans plus y penser, faisant face à
des clients mécontents depuis que l’entreprise agrémentait ses contrats
d'une hausse de tarifs à peine négociable. Alors, quand on l'avait appelé
pour lui dire qu'il était compatible, il avait cherché de quelle
compatibilité il pouvait s'agir, tandis que le médecin poursuivait.
« Bravo, monsieur, pour votre geste. Beaucoup n'osent pas passer le
cap. Pourtant, finalement, l'opération est peu douloureuse. Vous vous
réveillez tout au plus avec une douleur comme si vous aviez écopé de bleus
après une chute. » Akira avait éclaté d’un rire nerveux avant
d’expliquer : « Vous vous trompez, il y a erreur. J’ai fait les
tests en croyant d’abord qu’ils étaient nécessaires pour voir cette malade.
Ensuite… je n’ai simplement pas eu le courage d'affronter une ex, vous devez
savoir ce que c'est… ». Il y avait eu un blanc. Non, le médecin ne
savait pas ce que c'était d'être intimidé par une femme, malade qui plus
est. Mourante devrait-il dire.
En repensant à cet épisode, Akira
renonça à trouver une fille pour la nuit.
— La salope, je lui aurais fait voir du pays, marmonna-t-il en pensant
aux collègues qui l’enviaient déjà ou à ceux qu’il dégoûtait.
Lui, savait que ce genre de discours était fallacieux. En réalité, il
n’avait que très rarement profité des services vendus par les filles de
petite vertu. Son meilleur souvenir était une nuit tiède passée dans un
jardin marocain, entouré d’une végétation grasse et luxuriante, non loin
d’un bassin, avec comme paysage des palmiers qui se déployaient comme un feu
d’artifice dans le ciel. Au petit matin, il était retourné dans son logement
de plain-pied qui arborait avec fierté un enduit aux couleurs chaudes et
épicées, Najia à son bras. Ils avaient savouré ensemble ce qui était pour
lui un petit déjeuner exotique. Un mois plus tard, elle avait débarqué en
France pour s’installer avec lui. Ce qui ne l’empêchait pas de continuer à
faire venir des filles lorsqu’il était à l’hôtel. Récemment, il avait
apprécié que l’une d’elles s’endormît toute une nuit, nue à ses côtés.
Cependant, il lui arrivait de « materner » quelques filles
perdues, leur trouvant même parfois un autre moyen de gagner leur vie.
Probablement pour s’amender quand même.
Akira soupira en s’installant dans la chambre d’hôtel. La honte qu’il
éprouvait enfin en repensant à celle qu’il avait connue gamine n’était pas
la seule raison à son renoncement. Il n’avait pas envie de s’offrir une
inconnue alors qu’il savait que sa collègue Lola pourrait être à lui. Comme
ça, d'un claquement de doigt, il pourrait l'avoir malgré ses grands
principes, et bien qu’elle soit dévouée à sa tribu familiale. Dès leur
première rencontre au bureau, il avait su que son charme fonctionnait avec
elle. Puis, lors d’un pot de départ où il prenait ses marques, il l'avait
entendue raconter une histoire. Bien droite sur ses demi-talons, elle
s’était vantée d'avoir tenu tête à un commercial itinérant : « De
toute façon, il est impossible de demeurer fidèle toute une vie »,
avait-il avancé, sûr de son fait. Elle avait exprimé son effarement et avait
ajouté : « Et il m’assénait ça à moi, alors que j'étais toute
jeune mariée, vous imaginez ? » Akira avait eu la certitude qu’elle la
disait pour lui, cette histoire. Elle se mettait en ordre de combat pour
lutter contre des sentiments évidents qu’elle nourrissait à son encontre.
Lola, il pourrait l'appeler tout de suite, ou bien il pourrait attendre
jusqu'au lendemain et la cueillir sur un prétexte.
Oui, ce serait facile. Peut-être
qu'elle lui ferait oublier la môme qui n'avait pas dix-huit ans quand elle
lui disait « je t'aime, je t'aime », incantation futile à laquelle
elle avait cru, l'idiote, confondant la pitié qu'elle éprouvait avec le
sentiment sacré.
Ils pourraient même s'installer un peu, avec cette collègue poétesse à ses
temps perdus. Najia lui laisserait le champ libre le temps qu'il faudrait
pour que Lola l’aime un peu. Et ensuite, il serait temps de choisir. Ou pas.
Akira soupira. Il était fatigué de son costume de salaud. Il avait déjà une
femme qui l'accueillait sans rien dire quand il rentrait, c’était déjà pas
mal. Briser le mariage de Lola ne lui apporterait que des ennuis.
Et puis, il avait peut-être déjà brisé une vie, trente ans auparavant.
En admettant cette réalité, il sentit ses membres se libérer. Prendre enfin
conscience de son acte passé, loin de l’enfoncer dans son mal-être, le
soulageait. Pragmatique, il savait qu’il ne pourrait rien y changer, mais il
y avait un moyen d’alléger le
poids de sa culpabilité.
Le lendemain, Akira rappela le médecin de l’hôpital qui se refusa à tout
commentaire. Puis il passa un bref appel au bureau. Quand il évoqua une
absence pour raison personnelle sans plus d’explication, son équipe
s’étonna : d’ordinaire, il étalait sa vie sans vergogne. Certains
pensèrent qu’il avait un cancer. Même à Enguerrand, il n’en dit pas plus.
***
L’opération se déroula aussi bien que l’avait prédit le médecin et il
quitta l’hôpital au bout des deux jours prévus. Il contempla la fameuse
ecchymose en bas de son bassin comme une preuve qu’il avait agi. N’ayant
jamais évoqué son « erreur de jeunesse », il ne pourrait pas se
vanter de son acte héroïque qu’il garderait secret avec un certain plaisir.
Certes, il n’avait pas recollé les morceaux de cette vie abîmée, il était
probablement coupable de son crime. Mais la fille avait déjà reçu le greffon
et elle était encore en vie. Elle avait depuis peu une chance de survivre,
et ce, avec un délai indéterminé. Maintenant, elle était forcément
reconnaissante envers cet étranger qui lui donnait un sursis inespéré, un
regain d’espoir, quelques années encore où elle pourrait dire « Je
t’aime » à de véritables êtres aimés. De plus, il se persuadait qu’il
lui faisait un ultime cadeau en gardant l’anonymat, ce qui finalement
l’arrangeait.
Il ne devait pas entraîner Lola dans une relation sans avenir.
Ses scrupules se transformèrent en une décision deux semaines plus tard,
alors qu’il échouait dans une nouvelle chambre d’hôtel, ne donnant que sur
un terrain vague et vide. Le lendemain, il annonça à Enguerrand qu’il
était prêt à établir une filiale au Maroc comme proposé. Vaguement inquiet
depuis qu’il leur avait faussé compagnie brusquement, son patron se
félicita de ce revirement. Il s’enfonça un peu plus dans son fauteuil en
prenant des airs de pacha et, les yeux brillants, il lui fit promettre de
l’accueillir là-bas.
Ah, il ne serait pas déçu : vue sur le désert garantie ! Akira contacta Malik
– une vague connaissance de Najia devenu son homme de main
là-bas – et lui ordonna de lui trouver une maison pour lui et sa
femme. Il arriverait dans un mois avec un billet aller simple. Malik lui
promit les palmiers, mais aussi la terre, rouge. De quoi se dépayser et
rassasier au moins ses désirs de découverte. Du moins pour un temps. Malik
ajouta :
— Pas de souci, mon ami, je te dégoterai la maison avec tout le
confort digne de toi.
— Attention, Malik, je ne veux pas d’une maison pour touristes où
Najia se ferait traiter de mécréante par sa famille. Tu dois me dénicher une
demeure où elle se sentira bien.
Akira compléta :
— J’aimerais aussi un bassin avec au loin quelques palmiers bien en
chair et des murs colorés, pas ce blanc endeuillé qui appauvrit les murs des
kasbahs du Maroc.
Plus tard, en retournant dans le lit froid, aux côtés d’un deuxième
oreiller sans tête, Akira rembobina le film de ses pensées, trente ans en
arrière.
Ils étaient deux jeunes gens, lui ambitieux, certes, et elle, candide.
Profitant d’un soleil couchant sur une mer étincelante plutôt que d’une
banquette exiguë, il l'aurait prise dans ses bras, lui aurait murmuré
qu'elle était belle – ce qu’elle n’avait jamais su peut-être – et il l'aurait laissé
connaître petit à petit son jardin secret. Il lui aurait dit ses
brimades, la haine qui l’étouffait à l’époque, avant qu’il fugue de chez
lui pour ne plus revenir. Les coups portés par ses parents n’avaient pas
tué son corps, mais l’avaient laissé handicapé de la vie. La fille
aurait entendu, écouté, compris. Et elle aurait compati. Et lui ne lui
aurait pas joué son numéro d’apprenti salaud. Il aurait honoré son
silence de vierge immature autrement que par des ébats non
consentis.
Avec l’argent accumulé par l’homme d’affaires, Malik n’eut pas trop de
peine à trouver une demeure correspondant aux souhaits d’Akira. En quelques
semaines, ils conclurent secrètement l’achat d’une maison avec une
végétation quasi luxuriante pour le coin, tout en étant proche de la médina.
Cependant, quand Najia apprit son projet – qu’il dévoila sur le ton de
l’homme certain de plaire –, il lut de la consternation sur son visage
fardé, au lieu de la joie escomptée.
— Mon homme, tu devrais le savoir depuis le temps : le pays,
c'est pour les vacances. Quand je rentre en France, ma patrie d’accueil, je
ne manque pas de l’embrasser, heureuse de la retrouver. J’y dépose un baiser
avant d’aller commander un croissant dans un bar, où j’écoute les cuillères
tinter dans les minuscules tasses à café. Je n’ai pas envie de la quitter
pour toujours !
Au bout d’un mois de vains pourparlers, il partit sans Najia, une djellabah
dans la valise. Il n’avait pas prévu sa réaction, mais il respecta sa
volonté. Elle le rejoindrait pendant les vacances.
Le bleu qui stigmatisait le bas de son dos commençait à s’estomper et il
s’en allait avec, pour seule certitude, l’idée que, lui aussi… il aurait
pu aimer la caresse du vent.