Narcisse et Goldmund, dilemme entre raison et création

Un roman de référence


Certains livres ont une résonance particulière car ils renvoient à des questions qui guident nos choix. Narcisse et Goldmund de Hermann Hesse est pour moi de cette trempe. À travers l’opposition entre l’ascèse de l’esprit et l’abandon aux sens, Hesse évoque deux chemins possibles entre lesquels j'oscille volontiers : tenter de mêler l'art à une vie "normale".

La nécessité d'ordonner, venue du religieux

La volonté de suivre des préceptes moraux me vient d'un sentiment religieux (enrichi par l'étude de l'introduction à la vie dévote de Saint François de Sales, mais c'est une autre histoire) et s'abîme parfois dans une vie professionnelle qui se heurte à la fadeur ou aux exigences d'un quotidien alimentaire.

L'écriture comme échappatoire

Pour ma part, l'écriture est le lieu où l'on peut s'affranchir des règles qui contraignent jusqu'à menacer son équilibre. Ici se trouve un souffle tout aussi vital.

Bien vivre ou créer pour être fier de soi ?

Ce qui est troublant est que l'écriture constitue une expérience qui pourrait bien rejoindre le sacré. Quand on écrit, certaines envolées viennent d'ailleurs et effacent le doute. Prétention ? Je ne le crois pas, car, en disant cela, je fais honneur à la force de l'indicible, à l'inspiration en somme. Il est des moments spéciaux, où la valeur de tel ou tel passage est une évidence, où le roman atteint sa version finale. 

Le dilemme de Hesse


Hesse, dans son roman, exprime avec acuité le déchirement de l’homme qui devrait choisir entre le sacré ou la création. Ses personnages, Narcisse et Goldmund, amis de toujours, ne parviennent pas à se rejoindre car ils ont choisi des voies différentes et représentent en cela la difficulté des hommes à choisir entre être droit ou créatif, pour mener leurs vies.

Extrait


C'était vraiment honteux d'être ainsi berné par la vie ; c'était à en rire et à en pleurer ! Ou bien on vivait en s'abandonnant au jeu de ses sens, […] on connaissait alors mainte noble joie, mais on restait sans protection contre l'instabilité des choses humaines ; on était alors comme un champignon dans la forêt, tout resplendissant de ses riches couleurs, mais qui, demain, pourrira. Ou bien on se mettait en défense, on s'enfermait dans un atelier, on cherchait à dresser un monument à la vie fugitive : alors il fallait renoncer à la vie, on n'était plus qu'un instrument, on se mettait bien au service de l'éternel, mais on s'y desséchait et on y perdait sa liberté, sa plénitude, sa joie de vivre […].
Et pourtant toute notre vie n'avait un sens que si on parvenait à mener à la fois ces deux existences, que si elle n'était pas brisée par ce dilemme : créer sans payer cette création du prix de sa vie ! Vivre sans pour cela renoncer au noble destin du créateur ! Était-ce donc impossible ?
Peut-être existait-il des hommes qui en étaient capables. Peut-être existait-il des époux et des pères de famille à qui la fidélité ne faisait pas perdre le sens de la volupté. Peut-être y avait-il des sédentaires dont le cœur ne se desséchait pas faute de liberté et de danger. Il se pouvait. Il n'en avait encore vu aucun.
Tout être reposait, semblait-il, sur une dualité, sur des oppositions. On était homme ou femme, chemineau ou bourgeois, intellectuel ou sentimental ; nulle part on ne trouvait ce rythme de l'inspiration et de l'expiration, on ne pouvait être à la fois homme et femme, jouir de la liberté et de l'ordre, vivre en même temps la vie de l'instinct et de l'intelligence. 


Vers une unité retrouvée ?


L'extrait de Hesse se termine par ce constat : « Toujours il fallait payer l'un de la perte de l'autre et toujours l'un était aussi précieux et désirable que l'autre. »
De mon côté, j'ai la chance de ne pas avoir à choisir radicalement : l'écriture est une pratique journalière qui me permet d'absorber la raideur de la rigueur professionnelle.
Cela dit, dans Narcisse et Goldmund, les deux amis finissent par se retrouver à la toute fin de leur vie, ce qui fait écho à ma démarche de réconciliation de la rigueur avec la création.

Pour moi, l'écriture, finalement, ne s'oppose pas à ma volonté de bien faire dans un monde normé. Elle permet un équilibre entre aspirations profondes et exigences du quotidien.

Également, sans m'en inspirer, l'écriture me ramène à mes proches, car les émotions que vivent mes personnages, que je veux exacerber pour donner de la profondeur au récit, sont celles que j'éprouve par et pour eux.

La tutrice, Nick Fuzo

L'auteur nous tient dans un carcan d'une tension oppressante dès que Manon pose le pied dans un manoir reculé, où elle prend ses fonctions de tutrice.

Ses compétences ne sont pas remises en cause et elle parvient rapidement à atteindre le cœur de ses élèves. Mais sa place est constamment remise en cause par une marâtre insidieuse et sournoise qui régente le domaine, tandis que le maître des lieux sombre dans la folie.

L'arrivée inopinée d'une arriviste hautaine et malsaine, Sybille, qui veut instaurer une emprise sur Adamaris, l'héritier, pousse l'angoisse à son paroxysme.

L'angoise, mais également la compréhension de ce qui se joue, partagée entre les protagonistes, est-elle la clef de ce lieu possédé par une forme de malédiction latente ?

L'auteur propose un retournement tout en demi-teinte d'un art littéraire épuré, à maturation.



Note : j'apprécie en particulier chez cet auteur, qui publie sous un autre pseudonyme, les romans plus intimistes, et la Tutrice met en valeur une plume qui n'a plus rien à prouver.

M le Maudit, une source d'inspiration de Tous les matins, elle boitait

M le maudit, film source d'inspiration littéraire

Quand j'ai écrit ce roman historique, j'ai d'abord relu des archives personnelles venant de ma famille alsacienne. J'ai cherché également des éléments culturels des années où l'on suit l'évolution de Jeanne et c'est tout naturellement que je suis retournée au film M le Maudit de Fritz Lang, un film de référence sorti en 1931, que j'avais déjà vu. Pour moi, il permet d'évoquer l'ambiance complexe de l'époque avec ses peurs latentes.

L'instinct maternel torturé par la possible disparition tragique de son enfant

Dans ce récit poignant, j'ai d'abord retenu la figure de la mère de la jeune victime, tragique, pour illustrer indirectement une difficulté de Jeanne, personnage principal cinéphile : sa stérilité la met à l'écart du fait de son manque de compréhension de ce que vivent les femmes de son entourage depuis leurs maternités.

Ici, nous sommes dans un contexte où tout le monde partage l'angoisse de la perte éprouvée par la mère.

Cependant, ce thème, s'il est crucial, n'est pas le sujet principal du film. La mère reste un personnage secondaire. Le film finit certes par un plan sur la mère que l'on a vue au début du film, mais elle dit que la découverte de l'assassin ne lui rendra pas non plus sa fille et que l'on doit simplement mieux faire attention à ses enfants.

L'arrivée d'un régime extrémiste

Folie et solitude du meurtrier

Un autre thème est le manque de contrôle du meurtrier qui divague, ce qui renvoie à la menace incontrôlée qu'il représente, menace difficile à capter et à interpréter de ce fait.

 

« Toujours, je dois aller par les rues, et toujours je sens qu'il y a quelqu'un derrière moi. Et c'est moi-même ! (…) quelquefois c'est pour moi comme si je courais moi-même derrière moi ! Je veux me fuir moi-même mais je n'y arrive pas! Je ne peux pas m'échapper ! (…) quand je fais ça, je ne sais plus rien… Ensuite je me retrouve devant une affiche et je lis ce que j'ai fait, et je lis. J'ai fait cela ? »


L'art comme conscience politique dans les années trente


Après l'insouciance apparente des Années Folles, ce film accompagne également l'idée que Jeanne s'oriente, presque malgré elle, vers une lutte clandestine contre le nazisme. Tout comme, plus tard, son questionnement face à Guernica de Picasso, l'évocation du film de Lang résonne comme un signal. Elle fait écho à ces « lanceurs d'alerte » de l'entre-deux-guerres, dont les mises en garde venaient hanter la conscience des bonnes volontés. 

Otto Dix
D'ailleurs, une remarque concernant le personnage de Jeanne, fille d'artiste peintre : il m'est facile d'imaginer que l'art était un bon moyen de saisir l'horreur de ce qui se jouait en Allemagne. D'ailleurs Fritz Lang a été approché par Joseph Goebbels en 1933 pour devenir le réalisateur du régime, mais il a refusé et a fui l'Allemagne peu après.



Le parcours d'une femme ordinaire




Jeanne arrive très progressivement et de façon mesurée dans la lutte contre le nazisme. Un des éléments est le fait qu'elle s'aperçoive avec horreur que le nationalisme et la peur de l'étranger contaminent des gens de peu, qu'elle croyait plus sensés. 

Dans le film de Fritz Lang est d'ailleurs illustrée la frénésie des citoyens lambda quand ils se regroupent contre un homme désigné comme l'homme à abattre. 

Une chroniqueuse et collègue autrice a relevé l'aspect réducteur de cette hypothèse, ce dont je la remercie. Et je la cite d'ailleurs :

Pour ma part, j'ai tendance à penser que certains patrons et détenteurs de capitaux ont, dans les années vingt et trente, préféré choisir Hitler et son nouveau parti plutôt que Staline, qui a commis lui aussi son lot d'atrocités. La peur de l'abolition de la propriété privée et de la collectivisation, mises en œuvre par Staline, les a incités à fermer les yeux sur une autre réalité tout aussi effrayante : la montée de la haine raciale, les lois antisémites, les pogroms comme durant la nuit de cristal, les camps de concentration pour intellectuels et dissidents, l'euthanasie pour les handicapés mentaux qui furent les premiers à tester l'efficacité des chambres à gaz etc.

Extrait de Tous les matins, elle boitait 

En 1932, Jeanne, mariée depuis sept ans, nourrit secrètement une passion pour le cinéma qui l'accompagne dans ses difficultés et lui ouvre les yeux. Fidèle à son mari, elle s'autorise cependant des libertés qui la distinguent des femmes de son époque.


Un peu moins dun an plus tard, M le maudit intervint dans ma vie dune façon détournée. Perturbée par une stérilité qui saffirmait, je voulus comprendre, ressentir, le souci que les mères avaient de leur enfant tandis quun prédateur rôdait. La compassion éprouvée suscita une sorte dinstinct maternel chez moi. Je laissai alors entendre dans les milieux bienséants gouvernés par Granny que je pourrais moccuper denfants. Je navais toujours pas réussi à décrocher un emploi fixe, peut-être parce que jespérais encore que le cinéma mappelât ou parce quen quittant la dactylographie, javais finalement ressenti un soulagement. Cet élan me rendit persuasive et une jeune femme accepta de me prendre à lessai. Théodore fut furieux de lapprendre. « Cette toquade nest pas digne de nous », disait-il. 

Je tins bon et bien men prit, car au bout de quelques mois, la jeune mère persuada son mari de m'embaucher comme secrétaire dans un journal. Même si ce métier me ramenait à la dactylographie, il me permettait aussi de mettre en valeur ma propension à organiser. Et je découvris rapidement que cette gazette osait publier des poèmes jugés polémiques, notamment des mises en garde contre le nazisme. Cette prise de position menchanta. 




Dédicaces vs salons : les sorties de l'écrivain

dédicace ou salon : comment choisir ? Est-il nécessaire pour un auteur de participer à des manifestations littéraires ?

Pour un écrivain, sortir de sa bulle de création est une étape cruciale. Deux possibilités s'offrent à lui : les salons du livre (dénommés parfois festivals) ou les séances de dédicaces. Après avoir parcouru de nombreux kilomètres pour présenter mes livres et rencontré des publics variés, j'ai compris que le livre est accueilli de bien des façons. Tout dépend de ce qui est recherché : l'effervescence collective ou l'intimité du comptoir.

Le salon littéraire : une aventure solidaire


Le salon, c’est le grand bain. C’est un lieu où l’on ne vend pas seulement un livre, mais où l’on partage des univers particuliers, ceux dans lesquels nous plongeons nos lecteurs.

Des rencontres puissantes


Le livre emporte avec lui des thématiques qui provoquent les échanges. Des coïncidences se créent immanquablement entre les lecteurs et les auteurs, autour de thèmes forts pour chacun.

Une solidarité entre auteurs au-delà du stand


Le salon est aussi le terrain de l'entraide. J'ai eu l'honneur de défendre le livre d'un écrivain malade qui ne pouvait pas se déplacer. À l'inverse, mon amie Céline Bernard a déjà tenu mon stand pour me soutenir. 
Également, qu’il s’agisse de stands communs (comme à La Rochelle où je me suis trouvée avec une bonne dizaine d'auteurs sur le même stand) ou de retrouvailles (comme dans la Loire, où je retrouve régulièrement des auteurs que je connais, comme José Casatejada, par exemple) le salon casse la solitude de l'écrivain.

Faire vivre la culture locale
Salon du livre de Brindas


Dans certaines communes de petites tailles, la culture est portée par quelques personnes dynamiques. À Néronde, dans la Loire, la bibliothèque lance de belles initiatives pour porter l'écriture au cœur du village. À Brindas, dans le Rhône, c'est une organisatrice en situation de handicap, passionnée d'écriture, qui a insufflé une énergie incroyable. 
Dans ces lieux, quand on vient faire connaître son livre, on ne se contente pas de signer des ouvrages : on porte une responsabilité dans le succès culturel d'une commune (ou d'une communauté).

La dédicace en librairie : proximité et légitimité


Si le salon est une fête, la dédicace est un rendez-vous. En accueillant le livre dans un endroit qui leur est consacré dans la durée, elle lui offre une légitimité particulière, une forme d'adoubement, dans le fond.
Dédicaces Cultura

S'ancrer dans son territoire

Quand on organise une dédicace, on choisit un lieu.
Pour moi, passer par le Cultura de Limonest ou la Fnac de Roanne (en partenariat avec Catherine Berthelier), proches de mes lieux d'habitation, permet de toucher un public de proximité. À Lyon, j'ai également organisé des dédicaces dans l'espace public, avec d'autres auteurs, comme Meg et Laetitia Dupont notamment.

La cohérence de l'univers du papier


Il y a une magie particulière à signer dans des librairies-papeteries, comme la librairie Jardin de Papier ou celle du Lycée de Feurs. Dans cette dernière, j'ai succédé à des auteurs locaux rencontrés en salon (comme Yves Montmartin, Jean Ducreux, Dominique Dejob), créant un maillage de plumes locales. Dans ces endroits, l'objet livre mêlé aux fournitures de l'écolier est dans son environnement ; à l'heure du numérique, nombre de lecteurs redisent le plaisir de tourner les pages d'un livre broché.

Le vagabond de Séoul, Kim Ho-Yeon


Avec Dogko, la parole ralentit et la mémoire est tenue à distance : on ignore ce qui l'a amené à se réfugier, comme ultime logis, dans la gare de Séoul. Le mystère qui est entretenu sur la rupture qui l'a conduit dans une supérette de quartier est d'abord compensé par l'histoire d'une reconstruction permise par la propriétaire de ce lieu.
Cet homme, plus astucieux qu'il n'y paraît, parvient à déjouer des situations conflictuelles ou à guider des personnes en difficulté. Finalement, l'aumône qu'on lui fait, en lui garantissant les moyens de survie, n'est rien à côté des services qu'il rend naturellement.
Dans ce roman coréen qui se déroule en grande partie dans les heures de nuit, les enjeux sont assez similaires à ce que l'on pourrait trouver dans un roman européen. Ces leçons valent pour tout un chacun dans le fond. Cependant, le vocabulaire nous plongent dans un décor qui nous offre un voyage en plus des dénouements de situations douloureuses.

Un bon moment de lecture.


Note : dans mes romans, j'ai aimé exploré des pays lointains (l'Afghanistan, par exemple). Mais ici, nous sommes encore deux fois plus loin, par rapport à la France. Un sacré dépaysement !

Messages les plus consultés