Sylvain prend progressivement conscience de la catastrophe qu'il vit : une montée des eaux de cinq cents mètres, à travers les réactions de désespoir des autres survivants.
Extrait
Tandis que je reprends
mon souffle après une interminable montée, j’entends une plainte. Étrange,
on dirait une sirène. Enrouée, certes.
Je me dirige vers cet appel.
Au bout d'un sentier,
les arbres s’écartent et j’aperçois une silhouette longiligne, debout sur un
rocher plat surplombant ce qui autrefois, hier, était une plaine surmontée
parfois d’un léger nuage de pollution. Une femme, les cheveux détachés sur une
robe lui couvrant les pieds, tire des phrasés maladroits d’un instrument qui
prolonge sa frêle épaule.
— C’est un
violon… constaté-je stupidement.
Elle sursaute en me voyant, mais elle ne s’interrompt pas. Au contraire, le fait que je sois témoin de ses crachotements semble lui donner du courage. Elle tire l’archet avec force. Les doigts de sa main gauche recourbés sur le manche se mettent à vibrer sur les cordes en remontant vers le cœur. Puis un mouvement lent atteint l’océan, les notes en prennent la pulsation. Elle ne s'arrête plus. Le cri s’amplifie, tandis qu’elle le maîtrise dans un balancement. Son poignet est souple et accompagne ses gestes. Je sens des frissons parcourir le haut de mon corps. Si la mélodie n'avait pas été si déchirante, ce courant pétillant aurait été un pur plaisir. Soudain, elle écrase l’archet avec fureur et je distingue un crin sectionné quand elle écarte l'archet. Elle poursuit avec une douceur feinte, le visage douloureux. Moi, je me retiens à un arbre, hypnotisé. Sa musique m’emmène loin, au-delà de l’immensité aqueuse.
Je ne sais pas comment
elle parvient jusqu’à la fin de son trait musical, tellement elle semble y engage toutes ses forces. Quand le flot s’éteint, quelques oiseaux tentent de faire
diversion. Craignant qu’elle s’effondre maintenant qu’elle a délivré son
message, je m’avance vers elle pour lui enlever le violon des mains. Elle se
laisse faire. Je pose l’instrument et la prends dans mes bras et nous mélangeons
nos sueurs âpres.
Puis elle s’écarte.
— Ils sont
tellement loin, tellement.



