Aristide, le scientifique en proie à la dépression, prend un risque inconsidéré : celui d'entrer dans une eau qui est montée brutalement, de cinq cent mètres. Cette expérience sensorielle est un passage de reconstruction, où, lui, l'homme fragile, dépasse sa peur et gravit ainsi un échelon dans la maîtrise de sa maladie et la compréhension de l'évènement qu'il veut expliquer.
Extrait :
En arrivant sur place, il examine les différentes strates. Un poteau marque le point initial de l’inondation, car il serait difficile de retrouver la ligne de démarcation, signe que la nature reprend ses droits. La langue rocailleuse promet déjà des touffes qui ne demandent qu’à fleurir. Il est possible même que l'eau ait charrié des substances nutritives : une hypothèse à étudier. Plus il descend, plus l'œuvre de l'invasion macabre est visible en revanche. Il inspecte à contrecœur un arbre qui ne devrait plus verdir au printemps prochain.
Il a finalement les yeux au ras du sol, quand il voit une pierre plate qui avance dans l'eau. Il s'assoit et reste un moment à écouter le clapotis. Les vagues viennent se déverser sur la grève, comme elles le feraient sur une plage de vacances. Et Aristide prend ce mouvement comme un bercement qui l'emmène loin, vers un horizon qui pourrait remplir sa vie et le conduire ailleurs, remplir son désespoir pour le rayer de la carte et le remplacer par le droit de vivre encore alors que les siens sont engloutis, ainsi que les projets de recherche qui l'habitaient – anciens aiguillons fidèles d'une existence dévouée. Il a déjà ôté ses chaussures. Ses pieds baignent dans une eau plus chaude que la température ambiante. L’eau scintille et l’appelle. Ses muscles se relâchent. Il se déshabille. Puis, il se moque de lui-même. Que de chichis ! Si ça trouve, il va périr dans l’eau, si elle est aussi toxique que certains le pensent. Car il sait qu’il va se laisser prendre par la mer immense. Il entre et batifole. Il crie. Ensuite, il s’allonge en une brasse maladroite.
Il ne détecte rien de spécial hormis la sensation d’être maintenu à la surface. Parfois des bulles s’échappent comme une pluie d’étoiles qui retourneraient au ciel. Il pense à George et aux villageois d’ici qui voient cette eau inconnue comme un abîme peuplé de danger, un univers insaisissable, impensable. Lui, le scientifique, il sait qu’il faut aussi explorer l’hypothèse que cette vague puisse opérer un renouveau, que le phénomène dévastateur est le fruit de combinaisons complexes dont la probabilité de reproduction est infime et que le plus logique est de l’ignorer. Certes, le gaz qu’elle contient est potentiellement dangereux. Il songe aux scientifiques comme les Curie qui se sont consumés au contact de la radioactivité. Mais peut-être que ce gaz a au contraire des propriétés bénéfiques ! Il veut y croire. En tout cas, il se porte volontaire pour cette expérience, de tout son corps. Son corps qu’il ressent pleinement au contact de l’eau qu’il laisse même pénétrer dans sa bouche. Un goût un peu salé. Pas désagréable. Grâce au choc de cette improvisation, il sent frémir les prémices d’un répit. Et si la vie pouvait continuer malgré tout, malgré ce désastre ? Et si on pouvait reconstruire sans oublier ? Sans renier non plus les étincelles qui pourraient réchauffer l’une après l’autre de nouvelles existences à réinventer. Chaque jour qui serait donné.