Dans quelle mesure la nationalité de son passeport définit-elle l’identité d’un individu ? Dans mon roman Tous les matins elle boitait, je plonge au cœur d’une zone grise de l’Histoire : celle de l’Alsace du XXe siècle, où les frontières ont bougé plus vite que les cœurs, redéfinissant sans cesse ce que signifie « être de » tel pays.
La notion de nationalité dans une Alsace malmenée par les changements de frontière
Pour comprendre la complexité alsacienne, il faut imaginer des familles ayant changé quatre fois de nationalité en moins de 75 ans. Ce basculement entre la France et l’Allemagne a créé une identité hybride et instable, baignée par une langue (l'Alsacien) proche de l’allemand et une culture à cheval entre les deux cultures françaises et allemandes.
Dans le récit, le trouble est palpable. Si les Alsaciens affectionnent leurs racines françaises, une méfiance s'est installée vis-à-vis d’un État français, parfois perçu comme lointain ou rigide. À l'inverse, après des décennies sous administration allemande, ils ne peuvent pas renier des années de vie dans le giron allemand d'un simple trait de plume sur un traité de paix. Certains se sont même mariés avec des Allemands d'Outre-Rhin.
Entre curiosité et quête des boucs émissaires
À travers mes personnages, j’explore les différentes facettes de cette appartenance fluctuante :
Jeanne : la curiosité des racines découvertes sur le tard
Le piège de l’étranger
D'autres personnages illustrent un mécanisme plus sombre et encore actuel en se laissant séduire par les théories du Parti nationaliste allemand, désignant l’étranger comme le bouc émissaire idéal. Ils oublient qu'on est toujours l’étranger de quelqu’un. En soutenant des idéologies d'exclusion, ils ne réalisent pas qu'ils pourraient eux-mêmes finir sur la liste des indésirables.
La famille, une identité plus forte que la nation ?
L’un des enseignements majeurs de Tous les matins elle boitait est que, face aux tempêtes de l'Histoire, la famille offre souvent une identité plus solide que la nationalité. Quand l'État belligérant désigne des cibles au nom d'un sentiment national impérieux, c'est au sein du foyer que l'on retrouve son identité.
Cette difficulté à trancher, à choisir un camp définitif dans une région déchirée, se lit encore aujourd'hui sur les monuments aux morts alsaciens. Contrairement au reste de la France où l'on lit « Morts pour la France », on y trouve parfois la mention sobre : « À nos morts ».
Cette épitaphe résume tout : elle honore les fils, les pères et les frères, quelle que soit l’uniforme qu’on les a forcés à porter. Elle reconnaît que la douleur est universelle, au-delà des drapeaux.
Un questionnement toujours actuel
Aujourd’hui encore, la question de la nationalité reste un sujet de tension. En explorant le destin de ces Alsaciens « entre-deux », mon roman invite à réfléchir sur notre propre vision de l’identité nationale. Est-elle monolithique ?
Comprendre l’histoire des Alsaciens, c’est accepter que l’identité est une matière vivante, parfois douloureuse, mais toujours plus riche qu'une simple ligne sur une carte d'identité.
