Le jeu en tant que vice et comme pivot littéraire

 Le jeu est un vice qui peut abîmer une famille en engloutissant ses moyens de subsistance. Ses mécanismes sont subtils. Dans mon roman, Résurgence d'un cœur oublié, ce vice aurait pu devenir le mobile du délit. Il est finalement un élément qui aurait pu empêcher un plan machiavélique d'aboutir.

Le décor hypnotique des espaces de jeux

Jean-Pierre bénéficie d'un moment de détente et se trouve à Las Vegas, la ville de la démesure, artificiellement construite dans un désert nord-américain et repaire de noceurs… et de joueurs. Le décor feutré de l'hôtellerie internationale crée une impression de confort plus ou moins factice. 

Cette ville fascinante peut rappeler sous certains aspects la ville fictive de Roullentenburg du Joueur de Dostoïevski, microcosme absurde, où, comme pour cet antagoniste qui se laisse tenter par une joueuse, il est facile de se laisser embarquer par la fièvre addictive d'un alter ego.

De façon générale, les casinos se situent dans des lieux sélects qui endorment les réflexes de prudence des victimes de cette addiction, en créant une sensation de bien-être par des moyens parfois détournés.


Une lucidité inopérante

Il serait trop facile de tenir les casinos comme seuls responsables !

Le joueur récidiviste connaît déjà les effets délétères du jeu lorsqu'il s'y adonne. Dans Le joueur, Alekseï Ivanovitch analyse sa descente aux enfers avec cynisme, par défi, par orgueil et par désespoir amoureux (pour Paulina).

Les joueurs invétérés savent combien l'emprise du jeu neutralise leurs tentatives d'y échapper.


L'engrenage

Chez Dostoïevski, le magnétisme de la table de jeu a des accents aristocratiques dans ses rituels (le tintement de l'or, les exclamations en allemand ou en français, le croupier). Lui-même peinait à se défaire de ce qu'il nommait une maladie : l'attrait pour la roulette.

Au XXIᵉ siècle, le joueur est happé par une machine, qui, souvent, n'est même plus actionnée par un être humain : ce sont des images synthétiques, des manettes et des écrans qui harponnent, qui entraîne la victime. D'ailleurs, aujourd'hui apparaît également l'addiction aux jeux en ligne.


Le rappel à la raison

Si le joueur de Dostoïevski se consume inexorablement, dans l'extrait ci-dessus, une échappatoire est offerte par l'intervention des filles de Jean-Pierre. Leurs voix innocentes aident l'antagoniste se détourner momentanément à son addiction. Ce décrochage est permis par l'existence d'une famille aimante, dernier rempart à sa cupidité, ce dont ne dispose pas l'anti-héros de Dostoïevski.


Incapacité du joueur à se donner tout à fait à sa famille : quand l'amour filial devient un simple sursis

 Du point de vue littéraire, la passion pour le jeu d'argent permet d'illustrer un mobile classique de délit : le goût démesuré pour l'enrichissement. Ici, il constitue une mise en abîme des aspects délétères du monde des multinationales. Ces monstres, aseptisés à souhait mais clinquants, qui plus est, dans mon roman : au cœur de la ville de Las Vegas, contribuent à romancer sans mal ce penchant néfaste ! 

Cependant, si le salut des fillettes par téléphone (par un simple « Bonjour Papa ») aurait pu être définitivement salvateur, il n'offre qu'un sursis à Jean-Pierre. L'amour filial est une excuse bien commode pour justifier le fait d'amasser des gains et, en ce qui concerne notre antagoniste, c'est pour se complaire dans d'autres malversations qu'il met un frein à ses dépenses excessives. Sans compter que sa passion pour les jeux d'argent, tant qu'elle n'est pas écartée volontairement, peut encore se réveiller à tout moment…

Volia, Anastasia Fomitchova

 


L'autrice nous transporte du quotidien d'une étudiante parisienne à celui d'une volontaire dans l'armée ukrainienne. Elle devient « médic» et affronte à ce titre les pires horreurs commises au nom de la guerre. Chaque jour, elle abandonne un peu plus les rêves simples d'une étudiante promise à un avenir banal pour permettre à son pays de continuer d'exister. 

Un appel à l'aide et une leçon de courage.


Note : si j'ai senti vibrer cette jeune femme, je n'ai en revanche pas saisi pleinement  la chronologie de son parcours — une pudeur, sans doute, qui éclipse les repères biographiques au profit d'épisodes de guerre —, même si Anastasia Fomitchova décrit bien la vie ordinaire qu'elle aimerait retrouver et qui constitue un objectif, fût-il lointain.
Personnellement, mon aventure littéraire m'a amenée à témoigner du drame afghan, que j'explore à distance au fil des années (en m'enrichissant cependant d'interviews menées auprès d'Afghans réfugiés). Un autre drame, intime celui-là, transparaît dans Ciao bella, sous-titré La vie l'emportera. Cela dit, je me suis refusé à en faire un simple roman-exutoire, pour que la fiction l'emporte sur la confession de douleurs irrésolues et que les personnages se développent dans leurs propres univers.

Mado des oiseaux, Sylvie Pérenne


 Mado ignore d'où elle vient si ce n'est qu'elle a été recueillie dans un orphelinat. Elle s'enferme dans ses difficultés et tâche à sa façon de dévorer la vie. Mais elle peine à trouver des alliés dans le genre humain. C'est en atterrissant dans la famille de Paul, qui habite près d'une forêt, qu'elle se raccroche au genre animal pour ressentir enfin une certaine joie de vivre.


Malheureusement, la vie qu'elle anime en elle grouille d'une passion dévastatrice.
Un livre poignant d'un retour à la vie mêlé à une désespérance.
L'autrice s'embarque dans un style d'une poésie alerte, si ce n'est que l'on s'enfonce, comme Mado, dans une histoire sombre, qui perd peu à peu en lisibilité, quand elle gagne en lyrisme.

Narcisse et Goldmund, dilemme entre raison et création

Un roman de référence


Certains livres ont une résonance particulière car ils renvoient à des questions qui guident nos choix. Narcisse et Goldmund de Hermann Hesse est pour moi de cette trempe. À travers l’opposition entre l’ascèse de l’esprit et l’abandon aux sens, Hesse évoque deux chemins possibles entre lesquels j'oscille volontiers : tenter de mêler l'art à une vie "normale".

La nécessité d'ordonner, venue du religieux

La volonté de suivre des préceptes moraux me vient d'un sentiment religieux (enrichi par l'étude de l'introduction à la vie dévote de Saint François de Sales, mais c'est une autre histoire) et s'abîme parfois dans une vie professionnelle qui se heurte à la fadeur ou aux exigences d'un quotidien alimentaire.

L'écriture comme échappatoire

Pour ma part, l'écriture est le lieu où l'on peut s'affranchir des règles qui contraignent jusqu'à menacer son équilibre. Ici se trouve un souffle tout aussi vital.

Bien vivre ou créer pour être fier de soi ?

Ce qui est troublant est que l'écriture constitue une expérience qui pourrait bien rejoindre le sacré. Quand on écrit, certaines envolées viennent d'ailleurs et effacent le doute. Prétention ? Je ne le crois pas, car, en disant cela, je fais honneur à la force de l'indicible, à l'inspiration en somme. Il est des moments spéciaux, où la valeur de tel ou tel passage est une évidence, où le roman atteint sa version finale. 

Le dilemme de Hesse


Hesse, dans son roman, exprime avec acuité le déchirement de l’homme qui devrait choisir entre le sacré ou la création. Ses personnages, Narcisse et Goldmund, amis de toujours, ne parviennent pas à se rejoindre car ils ont choisi des voies différentes et représentent en cela la difficulté des hommes à choisir entre être droit ou créatif, pour mener leurs vies.

Extrait


C'était vraiment honteux d'être ainsi berné par la vie ; c'était à en rire et à en pleurer ! Ou bien on vivait en s'abandonnant au jeu de ses sens, […] on connaissait alors mainte noble joie, mais on restait sans protection contre l'instabilité des choses humaines ; on était alors comme un champignon dans la forêt, tout resplendissant de ses riches couleurs, mais qui, demain, pourrira. Ou bien on se mettait en défense, on s'enfermait dans un atelier, on cherchait à dresser un monument à la vie fugitive : alors il fallait renoncer à la vie, on n'était plus qu'un instrument, on se mettait bien au service de l'éternel, mais on s'y desséchait et on y perdait sa liberté, sa plénitude, sa joie de vivre […].
Et pourtant toute notre vie n'avait un sens que si on parvenait à mener à la fois ces deux existences, que si elle n'était pas brisée par ce dilemme : créer sans payer cette création du prix de sa vie ! Vivre sans pour cela renoncer au noble destin du créateur ! Était-ce donc impossible ?
Peut-être existait-il des hommes qui en étaient capables. Peut-être existait-il des époux et des pères de famille à qui la fidélité ne faisait pas perdre le sens de la volupté. Peut-être y avait-il des sédentaires dont le cœur ne se desséchait pas faute de liberté et de danger. Il se pouvait. Il n'en avait encore vu aucun.
Tout être reposait, semblait-il, sur une dualité, sur des oppositions. On était homme ou femme, chemineau ou bourgeois, intellectuel ou sentimental ; nulle part on ne trouvait ce rythme de l'inspiration et de l'expiration, on ne pouvait être à la fois homme et femme, jouir de la liberté et de l'ordre, vivre en même temps la vie de l'instinct et de l'intelligence. 

La tutrice, Nick Fuzo

L'auteur nous tient dans un carcan d'une tension oppressante dès que Manon pose le pied dans un manoir reculé, où elle prend ses fonctions de tutrice.

Ses compétences ne sont pas remises en cause et elle parvient rapidement à atteindre le cœur de ses élèves. Mais sa place est constamment remise en cause par une marâtre insidieuse et sournoise qui régente le domaine, tandis que le maître des lieux sombre dans la folie.

L'arrivée inopinée d'une arriviste hautaine et malsaine, Sybille, qui veut instaurer une emprise sur Adamaris, l'héritier, pousse l'angoisse à son paroxysme.

L'angoise, mais également la compréhension de ce qui se joue, partagée entre les protagonistes, est-elle la clef de ce lieu possédé par une forme de malédiction latente ?

L'auteur propose un retournement tout en demi-teinte d'un art littéraire épuré, à maturation.



Note : j'apprécie en particulier chez cet auteur, qui publie sous un autre pseudonyme, les romans plus intimistes, et la Tutrice met en valeur une plume qui n'a plus rien à prouver.

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