Sylvain prend progressivement conscience de la catastrophe qu'il vit : une montée des eaux de cinq cents mètres à travers les réactions de désespoir des autres survivants.
Extrait
Tandis que je reprends
mon souffle après une interminable montée, j’entends une plainte. Étrange,
on dirait une sirène. Enrouée, certes.
Je me dirige vers cet appel.
Au bout d'un sentier,
les arbres s’écartent et j’aperçois une silhouette longiligne, debout sur un
rocher plat surplombant ce qui autrefois, hier, était une plaine surmontée
parfois d’un léger nuage de pollution. Une femme, les cheveux détachés sur une
robe lui couvrant les pieds, tire des phrasés maladroits d’un instrument qui
prolonge sa frêle épaule.
— C’est un
violon… constaté-je stupidement.
Elle sursaute en me voyant, mais elle ne s’interrompt pas. Au contraire, le fait que je sois témoin de ses crachotements semble lui donner du courage. Elle tire l’archet avec force. Les doigts de sa main gauche recourbés sur le manche se mettent à vibrer sur les cordes en remontant vers le cœur. Puis un mouvement lent atteint l’océan, les notes en prennent la pulsation. Elle ne s'arrête plus. Le cri s’amplifie, tandis qu’elle le maîtrise dans un balancement. Son poignet est souple et accompagne ses gestes. Je sens des frissons parcourir le haut de mon corps. Si la mélodie n'avait pas été si déchirante, ce courant pétillant aurait été un pur plaisir. Soudain, elle écrase l’archet avec fureur et je distingue un crin sectionné quand elle écarte l'archet. Elle poursuit avec une douceur feinte, le visage douloureux. Moi, je me retiens à un arbre, hypnotisé. Sa musique m’emmène loin, au-delà de l’immensité aqueuse.
Je ne sais pas comment
elle parvient jusqu’à la fin de son trait musical, tellement elle semble y engage toutes ses forces. Quand le flot s’éteint, quelques oiseaux tentent de faire
diversion. Craignant qu’elle s’effondre maintenant qu’elle a délivré son
message, je m’avance vers elle pour lui enlever le violon des mains. Elle se
laisse faire. Je pose l’instrument et la prends dans mes bras et nous mélangeons
nos sueurs âpres.
Puis elle s’écarte.
— Ils sont
tellement loin, tellement.
— Qui ?
— Mes… Mes
enfants… Ils ne sont même pas sur le même continent que moi. Comment pourrai-je
savoir s’ils sont vivants ou morts ?
Je n'ose pas lui dire que les continents n'existent peut-être plus : la vie ne doit subsister que sur des morceaux discontinus qui ne peuvent plus prétendre à cette appellation. Et en même temps, comment désigner cette réalité si incompréhensible… Comme j’essaie de la ramener sur le chemin en empoignant l’objet du délit, elle résiste.
— Je veux jouer
encore. J’ai le sentiment qu’ils pourraient m’entendre, s’excuse-t-elle.
— Pas sûr,
grimacé-je... Enfin, il reste toujours un espoir qu’ils soient vivants !
— Oui, et je veux
y demeurer accrochée.
Elle tend la main. Alors, je lui rends le violon. Elle me regarde avec un sourire ironique et je l'abandonne à son sort après l’avoir remerciée pour la beauté du récital. Elle hoche la tête. Tandis que je retourne sur mes pas, elle reprend sa mélodie lancinante qui me rappelle de lointains souvenirs. Un adagio de Beethoven, peut-être. Déchiré, je songe à Jonas : Comment lui expliquer la catastrophe infinie, que nous vivons ?
« Gueule un grand coup ! », aurait dit ma mère. Mais, songeant aux airs égarés de la femme sur le rocher, je crains d’y perdre la raison.
Je tente un soupir, qui plisse mes yeux embués.
Extrait de À la hauteur